Tout est allé très vite, je ne contrôlais plus rien

Sans se poser de questions, Philippe commet ses premiers actes délinquants avec les copains dès l’âge de 14 ans. Un an plus tard, après une succession de cambriolages, vols de voitures et courses-poursuites avec les policiers, il reçoit une balle en s’échappant lors d’un contrôle de police. L’accident le laisse paraplégique. « Il fallait m’arrêter, estime-t-il, mais pas avec une balle. » Sa reconstruction passe par le sport et l’engagement associatif. Quelle était votre situation avant d’avoir affaire à la justice ? Je suis né en 1977, mon père était italien, ma mère s’est mariée et a eu des enfants très jeune, le mariage n’a duré que treize ans, il la battait. J’ai un frère et une sœur plus âgés et un frère plus petit. Tous s’en sont bien sortis, ont un travail, une famille. Je suis le seul à avoir dérapé. A 14 ans, je ne me reconnaissais pas dans mon contexte familial, j’étais révolté. A cet âge, on essaie de se construire, ça passe par les copains, on s’attache à un groupe. Nous venions de milieux sociaux qui n’avaient pas beaucoup de confort. Nous avions une forme de rage, de haine, qui se traduisait par des délits. Je suis parti là-dedans sans vraiment y penser, un copain qui dit un soir : « Je vais faire ça. » J’y suis allé avec lui. Les petits délits se sont enchaînés : vols de mobylettes, de voitures… Au début c’était vraiment pour s’amuser, pour se montrer, pour faire un tour. Un ami qui savait bien conduire pour son âge nous avait appris. On se rencontrait : « Tiens on vole des voitures, on pourrait le faire ensemble. » C’est allé crescendo, on est partis dans les cambriolages. C’est devenu une routine : aller faire des magasins, des tabacs, prendre des voitures, leur mettre le feu quand on ne s’en sert plus. Pas une seconde on ne pensait aux conséquences. On ne se posait pas de questions, on était insouciants. On se faisait un peu d’argent en revendant, pas beaucoup, mais suffisamment pour nous. On ne vendait pas de drogue, mais on commençait à boire de l’alcool de temps en temps. On se retrouvait parfois une soixantaine, tout le monde se connaissait, faisait ses petits délits, buvait ensemble. Un groupe d’appartenance. Que s’est-il passé sur le plan scolaire ? Pour les profs, j’étais perdu. Ils regroupaient les élèves par niveaux, mettaient ensemble ceux qui causaient des problèmes, c’était encore pire. Il n’y avait pas de soutien pour essayer d’en sauver uelques-uns. J’avais l’impression d’être livré à moi-même. Je n’ai jamais vraiment su ce que je voulais faire, et ce qu’on me proposait ne m’intéressait pas. Comment s’est passée votre première arrestation ? J’avais rapporté chez moi des affaires volées lors d’un cambriolage, et ma mère a appelé la police. Je ne peux pas lui en vouloir, c’était sa façon de me protéger. C’est la première fois que je me suis fait arrêter avec les menottes, devant ma mère. Cette fois-là, je crois que j’ai restitué le matériel, je n’ai pas eu d’amende. J’ai dû passer devant le juge des enfants, j’ai été suivi par un éducateur de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et placé deux ou trois mois dans un foyer de la PJJ, à l’essai. Ça n’a pas servi… Dans quelles circonstances avez-vous été condamné à une peine de prison ? Je commettais la plupart des vols avec un ami âgé d’un an de plus que moi. Il est parti en prison, pour d’autres affaires, et nous avons recommencé à sa sortie. La police l’a convoqué, il ne s’est pas présenté, et je l’ai suivi dans sa cavale. J’ai fui le domicile familial, j’avais 14 ans. Tous les jours, les flics passaient chez nos parents. Ils ont recoupé les délits qui nous étaient imputés, les recherches se sont intensifiées. Le jour de l’arrestation, nous dormions chez la mère de mon copain. Ils ont frappé à la porte à minuit. On s’est enfuis, la poursuite a duré jusqu’au lendemain à midi. Je me suis retrouvé pour la première fois en prison, pendant deux mois et demi. Comment avez-vous vécu cette incarcération ? J’étais en « quartier mineurs ». Sur les murs, des dessins un peu enfantins. Avec moi, des toxicomanes, certains étaient là pour viol, braquage, ils avaient 16-17 ans. J’étais un enfant de chœur à côté. C’est lourd, on te met à l’épreuve, on te teste. Il faut te défendre si tu ne veux pas être le souffre-douleur, être mis à l’amende par les autres détenus. J’ai vite pris le pli, en regardant comment ça fonctionnait. Ceux qui ne sont pas capables d’affronter les autres, ils ne sortent pas de leur cellule. J’ai pris les chaussures d’un gars, histoire d’avoir une paire convenable pour la promenade. Petit à petit, ils m’ont laissé tranquille. Je ne dérangeais personne, je jouais au foot avec les majeurs. C’était une échappatoire, le sport. Que s’est-il passé lorsque vous êtes sorti ? Je suis resté deux mois dans un internat de la PJJ, car plus aucun lycée ne m’acceptait. Ce qu’on appelle « l’école de la dernière chance ». Pendant les vacances scolaires, je me suis retrouvé dehors. Tout est allé très vite, je ne contrôlais plus rien. J’ai enchaîné les délits pendant deux mois, et j’ai eu mon accident. Dans quelles circonstances a eu lieu cet accident ? Le copain avec qui je volais habituellement est reparti en prison. J’ai continué à faire mes délits avec un autre. Un jour, nous étions poursuivis par des gendarmes à moto, notre voiture avait un pneu crevé, nous étions en difficulté pour leur échapper, et mon ami a essayé de les renverser. J’ai pu me sauver et rentrer chez moi. Deux ou trois jours plus tard, j’avais bu avec des amis. L’alcool aidant, j’ai commencé à faire des dégâts avec une voiture volée, à me faire un peu plus repérer : tous les ingrédients pour mener au drame. Il y a eu des poursuites avec la police, qui ne pouvait pas prendre les mêmes risques que nous, c’est pour ça que nous pouvions lui échapper. Quand j’ai cru que c’était calmé, je suis revenu dans le quartier, mais les policiers étaient là. Ils m’ont fait signe de m’arrêter, mais je suis passé. Ils ont tiré, plusieurs coups. J’ai pris une balle dans la hanche. La voiture a terminé sa course dans une maison, on a dû nous désincarcérer. Le copain qui était derrière a fait un arrêt cardiaque et a eu un traumatisme crânien, mais il s’en est sorti. Moi, j’ai eu une perforation des poumons, une fracture du bassin et un double traumatisme crânien. J’ai passé dix jours en coma artificiel. Je me suis réveillé sur un matelas d’eau, un arceau de lit sous mes draps : j’avais une sonde urinaire et des jambes qui ne répondaient plus… Je suis paraplégique, avec une paralysie incomplète. Qu’est devenue votre vie après cet accident ? Après la rééducation, je suis revenu dans mon quartier. Le fauteuil me rendait repérable, les gens ont pu mettre un visage sur le nom qu’ils avaient vu dans les journaux. Cela m’a valu des déboires, des gens qui se prenaient pour des justiciers essayaient d’en venir aux mains. Je ne me suis jamais laissé faire, même si ce n’était pas facile. Mon objectif était d’essayer de me reconstruire. Il fallait m’arrêter, c’est vrai, mais pas de cette façon-là, pas avec une balle. Quand des jeunes sont vraiment en difficulté, en échec scolaire, familial, il faut mettre les moyens, essayer de les appuyer. Ce qui n’a pas été fait avec moi. Je me suis senti plus entouré, plus épaulé, lorsque je me suis retrouvé en fauteuil. Avez-vous repris des études après la rééducation ? J’ai repris en sport-études pour personnes invalides. J’ai passé un BEP électronique, j’ai été sélectionné en équipe de France espoirs de basket, en sélection régionale. Mais je n’y suis pas allé. J’avais retrouvé une bande de copains, on s’amusait, on jouait aux cartes, on gagnait de l’argent facile. J’ai vendu des stupéfiants : j’étais discret, je n’avais pas envie de chercher plus loin… J’ai eu un appartement, une copine, mais je n’étais pas près à m’installer – j’avais 21 ou 22 ans. Puis, j’ai perdu ma mère, ce qui m’a valu une période difficile de deux ou trois années. Je ressentais toujours beaucoup de colère. J’ai cherché refuge dans la drogue. Jusqu’à 26 ans. Comment en êtes-vous sorti ? J’ai eu envie de prouver que ma vie ne pouvait pas se résumer à mon passé, qu’il ne faisait pas de moi quelqu’un de mauvais et d’infréquentable. J’ai voulu montrer à mes détracteurs que je pouvais moi aussi réussir, me donner les moyens de changer. J’ai vendu tous mes meubles, lâché ma maison, sans savoir où j’irais le lendemain ; je me suis retrouvé avec cinq sacs et mon chien. Mon frère m’a aidé, j’ai travaillé pour un club de basket – contre un hébergement – pendant un an. Aujourd’hui, j’évite le plus possible mes anciens amis. Ils me souhaitent « bon courage », ça me fait rire. Je suis en fauteuil, mais grâce au basket j’ai voyagé en Angleterre, en Suisse, en Allemagne… Cela m’a permis d’évoluer, m’a ouvert l’esprit, rendu curieux. J’ai passé mon premier niveau de plongée, ce que je n’aurais jamais fait en étant valide ! Je me suis raccroché à ce que j’avais vraiment envie de faire : je travaille bénévolement au sein d’une association sportive et dans un Institut médico-éducatif (IME). J’entreprends également des actions de sensibilisation et de citoyenneté sur la question du handicap dans des établissements scolaires. J’ai passé des diplômes de la Fédération française de basket me permettant de proposer un encadrement et une formation de qualité. Pour la première fois de ma vie, j’ai trouvé une motivation. Propos recueillis par Lise Perino "Ils sont nous - Parcours de vie d'anciens détenus" Dedans Dehors n°80, (c) OIP - juin 2013.







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