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« La prison, c’est la maison à histoire »

Comment écrire sur un ancien détenu ? Peut-on dresser le portrait d’un pédophile ? Entretien entre le romancier Olivier Brunhes et André V., incarcéré à deux reprises.

Il a fait de lui un personnage. Il l’a appelé « André V. ». Ce n’est pourtant pas son prénom, ni même l’initiale de son nom de famille.

Olivier Brunhes est l’écrivain. André V. est l’ancien détenu. Ils ont participé au livre que l’Observatoire international (OIP) des prisons publie jeudi. Passés par la case prison réunit huit textes nés de la rencontre de huit écrivains avec huit anciens détenus. Le livre boucle une longue campagne, « Ils sont nous », cherchant à sensibiliser les citoyens sur le profil souvent varié des personnes incarcérées dans les prisons françaises : « Parce que la prison voudrait nous faire croire que l’homme qu’elle contient ne nous ressemble plus. Pour montrer que la prison n’arrive pas qu’aux autres. » Dans la grande salle dite « du Hublot » de Libé, on a fait se rencontrer à nouveau, une fois le texte achevé, Olivier Brunhes et André V.

Faire le personnage, André V. en a l’habitude. En prison aussi, il s’était inventé une « identité mensongère » pour se « rendre acceptable et [se] protéger ».André V. a été incarcéré deux fois, pour atteintes sexuelles sur mineur et pour détention d’images pédopornographiques. Les délinquants sexuels, plus encore sur enfants, sont victimes de violence en prison. André V. s’était donc grimé. « Il a fallu que j’invente un crime acceptable : j’ai dit que j’avais tué par accident mon épouse », raconte-t-il.

Trouble. Cette fois ce n’est pas lui qui a réécrit l’histoire. Olivier Brunhes, romancier et dramaturge, connaît la prison. Il se rend dans la maison d’arrêt d’Osny, dans le Val-d’Oise, chaque semaine pour des ateliers d’écriture. « Lorsque la parole est compressée, impossible, douloureuse, lorsqu’elle jaillit, elle produit des effets assez exceptionnels. Un truc qui a à voir avec le blues. » L’auteur (1) avait demandé à l’OIP d’être mis en relation avec un profil de détenu qui lui aurait été absolument inconnu. « Pas un dealer de shit, je connais par cœur. J’avais demandé le portrait d’une femme. Mais, assez conventionnellement, les détenues femmes ont été mises en contact avec les écrivains femmes… Là dessus, l’OIP me propose de rencontrer André. Donc de rencontrer un pédophile. Oh ! [il mime un geste de crispation et de recul.] J’en parle à mes copains : Oh ! [il recommence le même geste]. Ma réaction, ce "Oh !" m’a intéressé. »

Dans le texte qu’il publie, Olivier Brunhes dit son trouble de faire le portrait d’un homme qui « n’a plus sa place dans la communauté des hommes ».« Dois-je dire ma stupéfaction devant la proposition d’écrire sur celui-ci ? Mon hésitation ? Mon trouble ? » Reprenant le titre de la campagne de l’OIP à l’origine du livre, « Ils sont nous » : « Est-il moi ? Est-il nous ? »

Quel effet ça a fait à André V. de lire ça, cette volonté absolue de ne pas être lui, ce réflexe de ne rien avoir à faire avec une personne qui a commis un tel délit ? « Ça ne me blesse pas. » Il le sait : « Aux yeux de tous, je suis le pire du pire. »

Cette gêne, cette peur, « c’est finalement l’écriture de fiction qui va la résoudre », dit Olivier Brunhes : « On peut toujours se mettre dans la peau d’un braqueur, mais là il y avait quelque chose d’impossible. J’ai moi-même des enfants, quelle part de moi-même je pouvais mettre en commun avec un pédophile ? Alors j’ai voulu disparaître de ce texte, suivre le personnage sans être là. Hors jugement. »

L’écrivain se tourne vers l’ex-détenu. « Je ne crois pas beaucoup au réel dans l’écriture. J’ai prévenu d’entrée de jeu André : ce texte allait prendre des formes incertaines, il y aurait des déformations…

- Il a bien fait, s’il m’avait dit : "Je vais relater ce que vous me direz", je n’aurais pas dit la même chose. A un enquêteur, à un journaliste, je ne serais pas rentré dans l’intime, j’aurais mis des barrières.

- Je lui ai dit que ça ne serait pas lui. Ça serait un texte. Pour qu’il n’y ait pas de dupe. »

Faute. Dans sa nouvelle, Brunhes tisse des liens, apparente des bouts de la vie d’André à ceux de sa famille « où l’on ne parle pas ». La grand-mère catholique dans son fauteuil roulant, « qui a contracté la syphilis en fautant avec un soldat africain ». Qui refuse de se soigner pour expier sa faute. « Comment n’entendre pas l’écho de "ma libido est une malédiction"formulé par André ? » Un de ses quatre frères meurt pour « la grande muette » au Liban. Un autre attrape le sida en se piquant. « Un troisième finira brûlé par l’alcool. » André V. devient éducateur. Ça se passe si bien que les parents insistent - dit-il à l’écrivain - pour lui laisser leurs enfants. « Il y aura même des listes d’attente, un roulement, pour que les jeunes puissent dormir, le week-end, chez André », écrit Olivier Brunhes. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux parle enfin.

« On s’est vus deux fois, hein ?

- Et quelques mails, et une conversation téléphonique.

- Ensuite vous m’avez envoyé le résultat. J’étais bluffé, ébahi. Faut être écrivain pour faire ça. Pourtant, j’étais bon en rédaction à l’école, hein… Il y a des inventions, des raccourcis. C’est pas moi et c’est moi en même temps. Je me suis dit voilà, c’est ça, c’est le roman de ma vie. »

Un peu plus tard, André V. : « J’ai bien aimé votre histoire de suicide… mon ami, en réalité, il ne s’est pas suicidé… C’était pour brouiller les pistes, pour qu’on ne me reconnaisse pas ?

- Ah non… [à peine étonné d’avoir inventé un suicide]. C’est sans doute parce que je ne comprends pas ce qu’on me dit. Vous me dites des choses, et pour moi ça devient une histoire. »

Olivier Brunhes a dit surtout le silence. Après le silence familial, « un autre silence apparaît. Il est carcéral », écrit-il.

André V. intègre l’aile des « vieux pervers pépères ». Il est désormais un « pointu ».

« Ce qui m’a frappé en rencontrant André, c’est ce dont parle le texte : l’impossible amendement en prison. Les détenus sont accaparés par leurs conditions de détention, quand ils rencontrent un psy, ils ne parlent de rien d’autre. »

Émeutes. Au théâtre, Olivier Brunhes a travaillé avec des handicapés mentaux, des SDF, des ex-taulaurds. Il a publié une nouvelle, « la Parabole de l’ange », dans un livre collectif sur les émeutes de Clichy-sous-Bois. Mais il répète : « Je ne suis pas un auteur du réel. La retranscription du réel est impossible, et ce n’est pas mon travail. Je sais aussi que ce qu’on me raconte n’est pas la réalité. Ça, on l’apprend très vite en prison. La prison, c’est la maison à histoire. Là-dedans, on se la raconte à bloc.

- On s’en rend bien compte dans les groupes de parole de détenus, dit André V. Les pédophiles, en prison, s’ils parlent, ils mentent. Ou ils amoindrissent, ou ils se disent innocents.

- C’est mon militantisme : l’endroit pour la résilience, c’est l’art, la fiction. Quand je vois les jeunes qui partent du Plessis-Robinson [en banlieue parisienne, ndlr] pour faire le jihad en Syrie, je me dis qu’ils veulent "faire histoire". "Faire Facebook", devenir leur propre légende, changer le plomb en or.

- Ça fait du bien, les histoires, c’est comme ça qu’on grandit, enfant, en écoutant des histoires.

- Un rapport de police, c’est une histoire. Un rapport de juge aussi. La réalité n’a rien à voir avec ça. On appellera "réel" cette histoire juste parce qu’elle aura été écrite. Mais est-ce qu’il y a une autre manière d’écrire l’histoire ? Qui permette un rebond, une interrogation ? Ce qui me frappe avec les détenus que je rencontre c’est qu’ils veulent tous écrire leur histoire. Détrompez-moi, André, si je m’égare : lorsqu’on est incarcéré, quand la porte se ferme, il y a quelque chose d’héroïque, on est le héros de sa propre histoire.

- C’était pas héroïque, mais c’était un tournant. La dernière ligne d’un bilan. Un événement.

- La littérature, c’est précisément la petite chose qui ne colle pas au réel, la transformation. »

Probation. Olivier Brunhes veut croire à un certain amendement par le biais de cette expérience. « J’ai su quand je vous ai envoyé ce texte que ça avait contribué à changer quelque chose.

- Plus j’en parle mieux je me porte, oui c’est vrai. Ça fait partie de mon parcours curatif. Ma nouvelle vie n’a plus rien à voir avec les enfants », dit André V.

Mais, à sa nouvelle amie, André V. n’a pas tout dit. « Elle sait que je fréquentais des ados. Elle m’a dit : "Donc c’était à la limite de la pédophilie ?" J’ai dit : "Oui." » Ce n’était pourtant pas des ados. D’ailleurs, il n’a rien dit à personne à part à son psy, qu’il voit régulièrement, et à son conseiller de probation qu’il rencontre tous les deux mois. Il en a pour dix ans, c’est le suivi que la justice lui a imposé.

Il y a des photos dans le livre de l’OIP. Philippe Castetbon (qui signe aussi les photos de cette double page) a demandé à tous les anciens détenus présents dans l’ouvrage quelle image représentait selon eux leur vie « d’avant ». André V. a dit : « Des photos d’enfants. » Mal à l’aise, le photographe a insisté : « Vraiment rien d’autre ?

- Ma vie d’avant, ce n’était que ça, je n’ai pas d’autres images. »

Le texte s’appelle « Silence rompu ».

(1) Il a notamment écrit « la Nuit du chien », chez Acte Sud, et la pièce « Fracas ».

Photos Philippe Castetbon
Sonya FAURE

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